Pêlemêle

 

Le dragon rouge

 

1. Tragédie

 

 

Le feu.

Cette bête vorace.

Sa naissance ardue.

Sa perpétuelle lutte pour survivre.

Sa chaleur, sa force et son appétit infernal.

C’est un être vivant qui dévore, qui inspire et expire.

Il fume. Il consume. Élément essentiel mais cruel.

 

Lorsqu’il se propage, qu’il enflamme son entourage, dans un élan ravageur, il échappe au contrôle. Il se nourrit. Et il grandit. Il embrase les murs, les meubles puis les poutres. Il grimpe, il court sur les traverses. Il lèche le bois de ses langues écarlates jusqu’au faîte du toit. Le bois craque et casse. Les flammes s’élèvent. Elles brillent comme un fanal dans la nuit.

 

« Notre maison. En feu! C’était pourtant notre petit nid, pensait Toby en observant la scène, impuissant. Là où l’on vivait, là où l’on mangeait, où l’on dormait. »

 

Le carnage fait rage. Le feu, main impitoyable du dieu Garel, consomme la maison de Toby. Et, peu à peu, elle s’effondre. Sans défense contre le courroux infernal; elle disparaît en fumée.

 

Déjà, tout est à terre. Mais il persiste. Il lutte. Il embrasse la pierre. Il la chauffe de toute son âme. Il s’acharne pour la rompre et s’échapper hors des fondations. Fuir le site de son méfait. Laissant derrière ruines et désolations. Or, le roc tient bon. Il se dresse et retient le chapardeur. Il le réduit à une mort lente mais certaine.

 

 

 

 

Mæhan, assise dans une chaise berçante, héritage de sa grand-mère, tricote au crochet à la lueur des chandelles posée à ses côtés. Elle travaille la pièce instinctivement sans regarder le résultat qui ne cesse de s’agrandir. Faisant quelquefois une pose où elle semble s’abandonner au sommeil pour reprendre de plus belle après cet instant de négligence.

 

Le silence règne entre murs épais endormis pour la nuit. Seul le tintement d’une horloge lointain marque la fuite du temps. Tic-tac, tic-tac, tic et tac… Gong, gong, gong, gong, gong, gong, gong, gong, gong! Sonne l’horloge. Puis il reprend son infini décompte des secondes qui passent.

 

Au pied de l’escalier, Mæhan en entame l’ascension tenant à la main un petit chandelier de cuivre. Arrivée sur le palier intermédiaire, Mæhan souffle la chandelle. La flamme meurt aussitôt. Pourtant, l’obscurité n’est que partielle. Une lumière subsiste. Mæhan se tourne vers la fenêtre du palier. Elle scrute alors le ciel tentant de découvrir quelle lune veille cette nuit. Néanmoins, ni Lunyar ni Téluna ne se trouvent parmi les astres. La lumière semble provenir de la ferme voisine, derrière la grange. Et le ciel se couvre de gros nuage sombres. « Il pleuvra avant l’aurore » pensa alors Mæhan.

 

Puis elle resta à contempler la tranquillité nocturne de la ferme un moment. Comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art, d’un tableau de l’un des plus grands peintres. Elle observait, distinguant mal les chemins, les allées, les clôtures et les rangs du potager. Son attention fut soudainement attirée par une forme sombre, une silhouette, se déplaçant rapidement, à l’endroit où de jour l’on apercevrait la grande route. La chose, qui s’éloignait, avait une apparence étrange. Toute floue.

 

La vieille horloge au pied de l’escalier sonna la demie. Son tintement grave éveilla Mæhan qui somnolait paisiblement un chandelier dans sa main gauche. Elle le déposa délicatement sur le rebord de la fenêtre et elle entreprit de terminer de gravir le reste de l’escalier.

 

L’étage supérieur était plus silencieux que le reste de la maison. Mæhan se rendit à sa chambre sans plus attendre. Elle entra et referma la porte derrière elle sans le moindre bruit. Puis elle parcourra la pièce du regard le temps que ses yeux s’habituent au manque de lumière. Elle s’attarda sur les lits. Le premier était impeccablement fait alors que dans le second reposait un homme. Ce dernier respirait profondément. Son souffle évoquait un gros animal. D’ailleurs il en possédait aussi la corpulence. Il se trouvait étendu sur son flan droit, le bras gauche replié sur sa tête cachant ainsi ses yeux.

 

Mæhan ôta son vêtement et le l’accrocha derrière la porte puis elle s’approcha du lit, le défit et y prit place. Couchée sur le dos, Mæhan laissa tranquillement Lyonel, le dieu des rêves, s’emparer de son esprit.

 

Des lueurs orangées se profilèrent lentement. Devenant peu à peu des larmes écarlates, ondulantes et crépitantes. Ces formes dansantes et éblouissantes diffusaient doucement une tendre chaleur. Puis l’intensité augmenta progressivement jusqu’à être aussi chaud que le feu des enfers. Mæhan se réveilla brusquement en criant: «Feu! Au feu! »

 

Cela réveilla l’homme dormant sur l’autre lit et il se redressa en bafouillant: «Quoi? Où ça? » Il se frotta les yeux puis il regarda tout autour. Sa femme qui semblait en proie à un cauchemar. Il décida d’y mettre fin en la secouant doucement…

 

— Mæhan! Ce n’est qu’un mauvais rêve!

— Albin? fit sa femme en ouvrant les yeux, éberluée.

— Tu était un peu agitée et tu parlait dans ton sommeil, lui expliqua son mari.

— Tu es sûr de ce que tu dis?

— Oui et tu as même crié ‘‘feu’’ et c’est ce qui m’a réveillé.

À ce mot, Mæhan se redressa et dévisagea son mari.

— Je me souviens maintenant, dit-elle. J’étais entourée de flammes. Il y en avait partout et c’était affreux  !

— Allons, ce n’était qu’un mauvais rêve, lui dit-il. C’est fini. Ne pleure pas.

 

Albin se recoucha. Mæhan se calma mais elle ne put chasser le cauchemar de son esprit alors elle resta à regarder devant elle fixement. Albin s’en aperçut. « Veux-tu en parler? » lui demanda-t-il en se redressant à demi. Mæhan se tourna vers son mari. « C’était affreux, commença-t-elle. Des flammes partout et une telle chaleur. On aurait pu se croire au cœur des enfers. Mais, ce n’était pas le cas. » Albin qui écoutait attentivement fut surpris. « Tu semble déçue? » dit-il. Mæhan dévisagea son mari un instant.

 

Les doux yeux brun chêne de Mæhan se voilèrent et son regard se perdit. Albin crut qu’elle allait se rendormir et il approuva mentalement. Mais après un moment, Mæhan se ressaisie. C’était encore bien confus mais elle avait maintenant la certitude que son mauvais rêve était en fait bien plus que cela. Ce n’était pas la première fois et certainement pas la dernière. Mais ce n’était habituellement jamais aussi fort que cette fois. Cela effrayait Mæhan. Et c’est d’une voie troublée qu’elle confia ses inquiétudes à son mari.

 

— Albin, je crains que ce ne soit pas qu’un simple rêve…

 

Son mari somnolait déjà mais à ces mots il s’assit d’un bon. Il connaissait sa femme et savait ce qu’impliquaient les paroles qu’elle venait de prononcer.

 

— Va à la fenêtre de l’escalier, lui dit-elle.

 

Il ne se fit pas prier. Il enfila une mince robe de chambre et il sortit dans le sombre couloir. L’instant suivant, il scrutait le paysage extérieur par la fenêtre en question. C’était une nuit sans lune, le ciel était gris, les bâtiments étaient gris, le champ et les chemins étaient gris. Mais une lueur étiolée semblait provenir d’au-delà de la grange.

 

— Tu dois y aller, affirma une voie qui l’avait rejoins.

— Oui, fut la seule réponse que put formuler Albin.

— Je vais demander que l’on prépare la charrette, lui dit sa femme en descendant l’escalier.

 

Albin retourna dans la chambre et il s’y vêtit en vitesse puis il retrouva sa femme dans le vestibule. Mæhan vit son inquiétude et voulue le rassurer. Mais elle n’en eut pas le temps; il la serra dans ses bras, l’embrassa et sorti.

 

Mæhan le savait inquiet et elle en devina toutes les causes… De la fenêtre du salon elle le regarda partir en pensant: «Il croit toujours que je n’aime pas sa sœur… Après toutes ces années! »

 

Albin sauta dans le chariot et prit les rênes. Deux claquements mirent la jument au trot. L’attelage suivit la route principale tournant vers le nord, en direction du site, dès le premier embranchement, puis il partit au galop et disparu dans l’obscurité.

 

 

 

 

Toby, assis sur une pierre plate, regarde la fumée qui s’élève, les flammes faiblissantes et les ruines, noires de suie, calcinées. Puis il regarde les gens venus des fermes voisines qui se pressent autour d’un couple, une femme en pleurs et son époux, à qui ils présentent leurs sympathies…

 

«Au moins il n'y a pas de blessés, dit un homme. Et le feu ne s’est pas répandu à l’étable ou aux champs! »

 

Un vent se leva, soufflant la cendre et les flammes. Ravivant les braises. Des hommes avaient formé une chaîne, du puits aux ruines, afin de noyer l’incendie. Toby, toujours assis sur sa pierre, fut brusquement tiré de sa léthargie par un hennissement tout près derrière. Il n’y prêta cependant aucune attention. «C’est seulement un autre fermier alerté par la lumière, la fumée ou ses voisins, se dit-il. »

 

— Ne te tracasse pas petit! lui lança le nouveau venu.

— Toby, surpris, se raidit et fut incapable de toute réponse.

— Tout ira bien, ajouta l’homme.

 

Toby leva des yeux inquisiteurs vers l’homme. Après un moment il le reconnut enfin. C’était cet homme étrange qui venait à la maison pour acheter le coton après chaque récolte. Mais que diable venait-il faire ici par un moment pareil? Il ne semblait même pas s’intéresser à réconforter les sinistrés. Il restait là, près de Toby, et il observait la scène l’air mi-peiné mi-incrédule.

 

Toby fixait les ruines. Il n’osait plus regarder le monsieur du coton. Pourquoi semblait-il trouver le petit Toby si intéressant?

 

— Je crois bien qu’il n’y a qu’une seule solution, affirma l’homme. Vous allez venir chez-nous… au moins pour un bout…

 

Sur ce il quitta le petit Toby et ce dernier en fut un peu soulagé.

 

 

 

 

— Au r’voir! dit un homme avant de se diriger vers sa monture.

 

Plusieurs gens firent comme lui. Ellen et Karl les remercièrent de leur aide.

 

— Ne me remercier pas, fit l’un d’eux. Rendez plutôt grâce aux dieux d’être sains et saufs…

— Oui! Bien sûr! lui confirma Karl.

— Où est Toby? demanda Ellen.

— Il est près du chemin assis sur une pierre, lui répondit une voix familière derrière elle.

— Oh! Tu es venu, s’exclama la jeune femme en lui sautant au cou.

— Par Phaësta! Quel agréable accueil! lança un Albin à demi étouffé.

— Merci d’être venu… lui dit Karl en lui tendant la main.

— Mæhan prépare des chambres en ce moment, leur confia-t-il.

— S’agirait-il d’une invitation? s’enquit Ellen.

— Ce ne sera que pour cette nuit alors, ajouta son mari.

— Si vous croyez que vous pourrez encore vous sauver… protesta Albin.

— Je n’ai pas très envie d’habiter sous le même toit que ta femme et son père, avoua Ellen. Mais je crois que serait préférable pour Toby que de courir les routes.

Karl fut surpris d’entendre sa femme tenir de tels propos et il ne put qu’acquiescer timidement.

— Bien! s’exclama Albin.

 

 

 

 

Toby, toujours assis sur sa pierre plate, observait la scène sagement. L’homme du coton discutait avec ses parents. «Probablement sur la valeur de la prochaine récolte» pensa Toby. Une fois la discussion terminée, le père de Toby s’en alla vers les champs. Toby se leva pour le rejoindre.

 

Karl examinait les plants lorsque son fils l’approcha sans bruit et lui demanda:

— Est-ce que le coton est abîmé? Pa!

— Non. Seulement ceux qui se trouvaient trop près…

Toby imita son père et s’accroupit près de lui feignant un examen rigoureux du plant devant lequel ils se trouvaient.

— Qu’est-ce qui ne va pas avec ce plant, papa? s’enquit Toby.

— La fumée l’a étouffé. On ne peut rien y faire; il mourra…

— Et, est-ce que le monsieur du coton a négocié pour faire baisser le prix, papa?

— Mais de qui parles-tu, Toby?

— Là! L’homme là, celui qui parle avec maman…

Karl comprit et en fut amusé…

— Viens Toby. Je vais te le présenter…

 

 

 

 

Est-elle d’accord? demanda Ellen à son frère lorsqu’ils furent seuls.

Mæhan? Oh, elle s’y fera. Tu es ma sœur et la maison appartient à son père.

Je suppose qu’il sera ravi, lui! dit-elle. Le vieux… elle s’interrompit.

Elle avait failli prononcer des paroles contre-indiquées. Il faudra qu’elle s’habitue à lui témoigner plus de respect. Car ce vieil homme s’apprête à les accueillir en sa demeure.

 

 

 

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